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mercredi 11 juin 2014

Ceux dont on parle.

Georges Clémenceau.


La vie a des retours inattendus qui ne sont pas sans ironie: M. Clémenceau, qui est aujourd'hui sénateur, avait mis dans son programme, en 1881, la révision de la Constitution et la suppression du Sénat et de la présidence de la République. C'est un bonheur pour lui de n'avoir pu faire triompher ses idées.
On ne saurait tout prévoir: l'homme qui en 1877 avait obtenu 18.620 voix sur 18.820 votants ne pouvait pas se douter que seize ans après il réunirait à grand peine quelques centaines de voix, et que, par un nouveau revirement, on l'enverrait ensuite au Sénat avec enthousiasme. M. Clémenceau a toujours eu l'unanimité pour lui... ou contre lui. C'est le progrès des esprits hardis et violents de se faire ainsi tour à tour acclamer et honnir, et M. Clémenceau a été jadis aussi emporté que M. Méline, qui écrivait avec lui dans un journal révolutionnaire appelé le Travail. Mais M. Méline s'est mis depuis à l'abri des tourments, tandis que M. Clémenceau continuait son rôle de tribun, dénonçait les fautes du gouvernement de sa parole incisive et renversait les ministères.



Il a horreur du calme et du repos, il l'a déclaré lui-même. Robuste malgré ses soixante-deux ans, il est doué d'une ardeur d'esprit surprenante. La discussion, pour lui, est une forme de l'action; du silence et du repos, il ne sort rien de bon, et il voudrait que notre république ressemblât à celle de la Grèce ancienne, où la foule manifestait publiquement ses désirs et ses antipathies. Malheureusement, en France, quand deux hommes qui ne sont pas du même avis se rencontrent, ils se battent, ce qui fait que les rassemblements y sont dangereux.
La vie de M. Clémenceau est par elle-même un bel exemple d'activité: étudiant en médecine, il est privé de ses inscriptions par l'Empire, va passer deux ans en Amérique, où il fait un cours de littérature pour dames, revient se faire recevoir docteur, est successivement, maire de Montmartre, membre de l'Assemblée nationale, président du conseil municipal de Paris, député, sénateur.
Il fonde pendant ce temps un journal: La Justice, où il a M. Camille Pelletan pour rédacteur en chef. Plus récemment, il fonde Le Bloc, dont il est le seul indicateur. Le nom de bloc donné à ce journal vient d'une parole de M. Clémenceau qui est devenue célèbre: "La révolution est un bloc dont on ne peut rien détacher, rien rejeter."
Malgré l'importance de son rôle politique, M. Clémenceau n'a jamais été au pouvoir. A quelqu'un qui s'en étonnait, il a répondu: "On ne me l'a jamais demandé." C'est qu'on craindrait qu'il s'interpellât lui-même.

                                                                                                                 Jean louis.

Mon Dimanche, revue populaire illustrée, 2 août 1903.

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